Extraits  » Audace du meilleur » de Micheline Adjovi »

Chapitre 1

« Comme une prédiction »

Sourire imperturbable. Visage illuminé. Tête haute. Port altier.

« Un jour vient. La date est proche. Je vois la postérité exhiber, avec fierté à la face du monde, le flambeau de l’honneur et de la dignité de mon peuple pétri d’art, de science et de sagesse. »

Paré d’attributs royaux, le souverain martela, du pied droit, le sol d’une langoureuse cadence.

Après quelques secondes de silence, d’un ton ferme et relevé, il continua d’une mine grave.

« Un flambeau arraché d’âpres sacrifices, de renoncements et de dépouillements. »

Balançant majestueusement la tête en avant et en arrière, il suspendit à nouveau le souffle.

« Honorables dignitaires ! Chers frères ! Depuis nos lointains ancêtres jusqu’à aujourd’hui, qu’avons-nous fait de nous-mêmes pour consolider l’arrière-base et prémunir l’enfant contre la rapacité et la férocité de l’animal caché dans l’ombre ? Une bête prête à surgir à tout moment? C’est vrai. Avec vos conseils et votre appui, je gère au mieux le quotidien dans le respect de la Constitution élaborée et adoptée par nos aïeux. Toutefois, je dois avouer que l’état des lieux me préoccupe et me fait perdre le sommeil lorsque je pense à l’avenir des générations montantes. Tout parait beau aujourd’hui. Mais, vous n’êtes pas sans savoir que rien n’est acquis définitivement. L’univers et tout ce qu’il contient changent continuellement. A cet effet, la sagesse recommande la prévention comme règle du jeu dans l’art de gouverner. Et nous, quelles dispositions concrètes prenons-nous pour parer aux éventuels chocs exogènes ? Mon cœur gonflé d’inquiétude nous interpelle. »

Les hauts dignitaires assis à même le sol tapissé de nattes, les pieds allongés devant, furent surpris par la gravité du roi.

Quel cauchemar a empêché le souverain d’avoir un sommeil apaisé au moment où tout semble visiblement en bon ordre, s’interrogea Akogan Adjiwanou, le premier conseiller. Décidément, ce roi a l’intuition de l’avenir. Grand humaniste, il est prévoyant et aperçoit assez tôt les choses qui ne sont pas encore perceptibles pour le commun. Par les perspicaces réformes et actions qu’il a engagées courageusement avec pugnacité depuis son avènement, il sera sans nul doute, un roi qui va marquer l’histoire. Il est un esprit original à l’image des grands et puissants monarques des temps anciens. Je me le rappelle encore comme si c’était hier. Lorsqu’au terme de son initiation et avant de lui transmettre les attributs royaux, le collège des sages lui demanda son nom fort d’accession au trône, le jeune prince, sans hésitation, répondit avec un courage déconcertant : KPA SÊ. Le peuple houéda n’étant pas foncièrement guerrier et conquérant, le nom autoproclamé du nouveau roi avait laissé perplexes plus d’un. Par quelle alchimie pourra-t-il faire agrandir le royaume était la préoccupation de tous. Les hauts dignitaires se sont tus pour le voir à l’œuvre parce qu’ils savent que la capacité d’imagination et de réflexion libérée du carcan rationnel, est un talent intuitif des grands hommes. Quand la parole est lancée avec conviction, émotion et orientation, elle produit inévitablement les résultats extraordinaires escomptés. Aujourd’hui, sur quel terrain veut-il nous amener ? se demanda Akogan.

Impassible, le roi allongea le cou et tourna la tête dans la direction de la fenêtre située du côté droit de la salle et ensuite vers celle du côté gauche. Il jeta un regard furtif à l’entrée principale comme si une silhouette y rodait.

Le roi Kpa Sê paraissait scruter leurs pensées. Il continua, imperturbable, d’un regard vif et perçant.

« Avons-nous fini d’édifier l’enfant à l’hygiène des valeurs où, tel un corps, tous les organes travaillent en symbiose dans une symphonie synchronisée ? A défaut d’inventer un nouveau système de pensées, de sagesse et d’éducation, quelles initiatives devons-nous prendre pour améliorer l’existant dans le respect de la dignité et de l’honneur ? La reconnaissance du devoir et la responsabilité de l’action sont le défi qui nous attend. Nous n’avons pas le droit de dormir sur nos lauriers tant qu’il nous reste du chemin à parcourir. A l’image de l’explorateur, nous sommes appelés à nous engager dans l’effort soutenu par la persévérance et la détermination d’aller au but. Il est vrai que nous avons l’art de faire preuve d’un génie étonnant en des situations graves. Cependant, il nous reste à réussir la gestion de l’ordinaire par des bonds de haut vol.»

Tangni Xwendomabou, femme et mère s’est sentie interpellée par ce pan du discours du roi.

En pays houéda, la femme est officiellement investie de la promotion des valeurs, socle de la noblesse et de la grandeur des familles et par ricochet, du royaume. Plus de rigueur est exigée d’elle dans l’art éducationnel. La preuve, toutes les fois que l’enfant consume les bonnes mœurs qui entachent son honneur, la mère est outrageusement pointée du doigt afin de lui faire comprendre qu’elle a failli à sa mission. C’est pour éviter à cette dernière d’éventuels éboulements psychologiques que très souvent l’enfant récalcitrant est déplacé de la case paternelle pour grandir sous l’œil attentif et vigilant de l’oncle maternel parce que, dit-on, la honte du caïman est aussi celle du crocodile. Chez les Houéda, respecter le royaume c’est se conformer au système éducatif composé de hautes valeurs morales, éthiques, culturelles et identitaires. Chacun y veille. Car son effondrement revient à l’effritement de l’épine dorsale de toute la communauté. Pis, c’est la voie ouverte à la vulnérabilité et à la perdition de la jeune génération. Nous, les mères, nous sommes plus-que jamais interpellées à redoubler d’ardeur et à jouer franchement notre partition, pensa-t-elle.

Le roi marqua une pause avant d’appuyer Tangni dans ses réflexions comme s’il avait lu dans ses pensées.

« Quelles mesures pratiques devons-nous prendre pour édifier l’enfant dans la durée, de façon collective avec plus de cohérence ? A y voir de près, le respect des valeurs que nous observons chez certains jeunes enfants, ne donne consolation que par celles entretenues au quotidien par nos intrépides épouses et mères qui s’échinent à la tâche dans la résignation et dans le sacrifice ; débordantes d’énergie et de disponibilité dans l’espoir de fournir au royaume de braves et dignes héritiers. Elles ont suffisamment donné la preuve de leurs capacités à entretenir une famille, à élever des enfants et à être responsables. Hélas, la fin d’une œuvre qui commence n’est pas réellement prévisible. Des impondérables s’infiltrent, insidieusement, et suscitent dans les cœurs, l’incertitude, la peur, la crainte. Le but inavoué de ces sentiments d’angoisse et d’anxiété est de paralyser la conscience et par ricochet la poursuite d’objectifs audacieux. Loin de décourager, ces émotions négatives devraient constituer une source de motivation à atteindre, sans désemparer, le but fixé et à se nourrir de la joie du travail bien fait. Le temps ne compte pas. C’est au moment où la persévérance et la ténacité sont mises à rude épreuve qu’il est nécessaire de s’armer plus que jamais de détermination et de volonté à gagner. »

Vigan Akokpon hocha vigoureusement la tête en signe d’acquiescement.

C’est vrai, reconnut-il. Dans le feu de l’action, les réalisations ne correspondent pas toujours aux intentions et aux prévisions. Ces dernières ont tendance à prendre plus de place que les œuvres. A mon avis, l’élément fondamental sur lequel nous devrons agir principalement exige des renoncements, le désintéressement et le dépassement de soi. Car la facilité, l’avidité, la cupidité, bref le plus grand profit pour soi pour un petit effort surgit aisément des profondeurs de l’humain et s’érige en un idéal de vie. Dès lors, l’engagement dans l’effort pour un mieux-être individuel et collectif succombe à la ruse des fourbes. Il arrive très souvent de voir l’exécution d’un projet bien ficelé de noble cause, s’écrouler sur lui-même comme un château de cartes, de manière imprévisible ou savamment détourné de sa destination première, se désola-t-il.

«Je pense que nous devons avoir clairement conscience de la responsabilité qui est la nôtre, continua le roi. Nos pères nous ont transmis un flambeau que nous ne devons ni éteindre ni brader. Notre rôle est d’assumer dignement ce riche héritage et d’œuvrer à sa propagation au-delà de nos frontières. C’est pourquoi il nous incombe de nous investir dans la relève en insistant sur les qualités et l’immense potentiel dont regorge l’humain. La tâche à accomplir est assez vaste et délicate pour l’abandonner aux seules mains de la femme, si vaillante et efficace, soit-elle !»

Komingan Gnonwa se gratta la tête et reconnut la vérité mise en lumière par le roi.

L’enjeu est l’éveil de conscience des générations futures. Les parents ont un grand rôle à y jouer. Ils sont appelés à assumer collégialement leurs responsabilités quant aux liens tantôt visibles tantôt invisibles dont la mise en commun confère un sens à la vie. Il n’est un secret pour personne que la tendresse protectrice de la femme et la méticulosité de ses œuvres constituent l’un des pièges qui la livre à la domination du sexe fort mal intentionné. De même, sa générosité, son sens de sacrifice et de renoncement, son esprit d’hospitalité et du partage, sont victimes de la dissimulation et de vaniteux petits calculs à élan égoïste. Le silence complice des uns et des autres conforte le complexe mâle. Or de tout temps, la puissance est et demeure féminine, reconnut-il.

Le roi dévisagea un moment l’assistance avant de repartir avec un timbre de voix atténué.

« Je sais que le travail à faire nécessite plus de stratégie et de finesse que de force. Il s’agit en réalité d’anticiper et de réfléchir aux efficaces manœuvres susceptibles de libérer l’esprit confiné de l’enfant et de l’amener à comprendre progressivement le mécanisme opérationnel et immuable que le savoir et la raison occultent. La connaissance se découvre non pas seulement par le biais de l’intellect et des sens, mais aussi et surtout par de fréquents apports d’une intuition active et d’un mental profond. L’intelligence livrée à elle-même reste superficielle sans toucher le centre de la préoccupation soumise à son analyse. Cette vision d’appréciation résulte du fait que dans son raisonnement, le savoir considère tout ce qui existe comme des entités séparées en introduisant une distance entre le créateur et son œuvre. Or, c’est par ses créations que l’artiste est connu, apprécié et admiré. A l’intellectuel col blanc, la sagesse demeurera toujours cachée alors qu’elle sera entièrement révélée à l’initié. Il nous revient d’imaginer et de créer d’idoines outils ou à défaut, rendre plus perceptible l’existant, pour encourager l’enfant à une profonde pénétration des choses. Car c’est des richesses du cœur qu’émergent la pensée et ses corollaires qui ennoblissent et transforment. »

Il se pencha en avant et fixa les hauts dignitaires avec une ferme insistance.

« Vous sentez-vous prêts à relever ensemble le défi avec moi ? Le pari consiste à accompagner l’enfant dans son évolution, avec patience, méthode et rigueur. Il est vrai, l’insistance sur le bois tordu et sec peut, à tout moment provoquer sa rupture. Cependant, l’œuvre est nécessaire voire indispensable ; puisqu’il s’agit de permettre à notre peuple de libérer ses potentialités et de révéler ses talents : c’est l’empreinte de sa particularité dans le concert des peuples. C’est pourquoi il nous revient prioritairement de donner l’exemple et d’être la référence de l’idéal que nous prônons. Nous devons inspirer le désir de changer. Bien sûr, ce serait de l’utopie que de penser que tout le monde serait du même avis et de la même compréhension. En cela nous ne devons pas perdre de vue que dans la dynamique de restaurer l’excellence, nous serons révérés par un certain nombre de gens mais aussi critiqués voire combattus par d’autres, tout aussi nombreux. »

Le souverain prit une longue inspiration et poursuivit d’une voix chargée d’émotion et de solennité :

«Tous les signes le suggèrent. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir. Osons aller au-delà de la gloire de nos pères. Ensemble, engageons-nous dans un élan de maturité vers l’éclosion de nouvelles perspectives et de réalisations qui porteront à jamais l’écho de notre peuple et de sa civilisation ! »

Les yeux brillants d’espoir, le roi remercia les hauts dignitaires par de rassurants acquiescements d’un signe de tête.

Ces derniers, dans un silence d’initiation, ont suivi le souverain avec grande attention. L’enjeu est de taille. Il s’agit de l’enfant. La graine dont l’enracinement conditionne la stabilité et la qualité des fruits. Chaque dignitaire en est conscient et se dit être dans l’obligation de jouer pleinement sa partition tout en étant convaincu qu’il n’y a pas une autre main secourable que soi-même, d’abord et avant tout.

3

L’espérance, une abondante réserve de vie fertile
A la fin de son mot d’ouverture, le roi fixa les dignitaires, interrogateur, signe de la parole libérée.

Akogan Adjiwanou, fut le premier à la saisir au vol, après un coup d’œil jeté furtivement pour vérifier s’il n’y avait pas un autre index droit en l’air. Au cours de l’intervention du souverain, Akogan était l’un de ceux qui dodelinaient de la tête, tantôt ravi ; tantôt perplexe.

Il se détacha du groupe des dignitaires et s’avança au centre du hall, face au roi qu’il salua dans une loyale et respectueuse inclination.

« Je révère Sègbo Lissa, Mahou Adimoula et les forces de lumière régissant l’Est, le Sud, l’Ouest, le Nord, le Ciel et la Terre.
Je m’incline devant les mânes des ancêtres.
Je fais allégeance, à Sa Majesté, le roi Kpa Sê.
Je salue, avec déférence, mes collègues hauts dignitaires, ici présents. »

Vu son âge avancé et pour son confort, Akogan Adjiwanou s’assit en pliant devant lui les jambes.

« J’ai écouté avec grand intérêt le souverain. Où allons-nous ? C’est la question qui trotte depuis dans mes pensées. Où voulez-vous nous conduire ? Car si nous ne connaissons pas où nous allons, toutes les chances sont que nous n’arriverons nulle part. L’alternance est un phénomène naturel dénué de toute influence directe de l’homme. Elle s’épanouit dans le renouvellement et la périodicité des formes. Le jour efface la nuit. L’obscurité s’éclipse à l’aurore. Le soleil du matin s’enivre de rosée et porte en gestation l’obscurité. Un instant part, un instant revient. Ce mouvement uniformément varié du temps loin d’être un piétinement, est soumis à l’évolution. Si l’énergie cessait d’être dynamique et en perpétuel changement, l’univers et la vie disparaitraient. N’est-ce pas dans le silence admirable du temps que la vie croit et opère de grandes mutations?»

Des hochements de tête acquiescèrent. Akogan continua.

«Vous avez souligné, Majesté, que la Constitution de notre royaume a pour piliers essentiels : fraternité, justice, travail. Un pacte de communion et de cohésion, de compréhension et de protection lie et relie chacun à tous. L’atteinte à l’intégrité du prochain, l’autre soi-même, est proscrite ainsi que tout abus dégradant. Ces quelques principes sacrosaints de notre loi fondamentale sont connus et respectés de tous, sans dérogation. Nous n’avons pas de prison ni de prisonnier. Pas d’esclaves ni même de serviteurs de maison. La solidarité incite à l’entraide. En ce sens, la construction, au quotidien, de ces valeurs est une perle d’espérance. Elle est notre boussole de vie.

C’est dans un esprit de tolérance et de brassage que les étrangers, en hommes libres, sont les bienvenus chez nous. Ils sont considérés et respectés dès lors qu’ils décident de s’y installer. Sur votre autorisation, Komingan Gnonwa leur octroie des terres. Ils prennent, selon leur volonté, nos filles en mariage dans le respect du métissage des traditions. Le travail, l’ardeur qu’on y met, l’effort physique, intellectuel et spirituel est orienté vers le bien-être individuel et collectif. »

A ce point de son intervention, Akogan s’arrêta. Il dévisagea l’assistance pour s’assurer de son écoute.

Les dignitaires, tout ouïe, se délectèrent de l’ordinaire houéda et s’en réjouissent. Tangni et Vigan, visiblement heureux, ne purent contenir leur joie. Ils bonifient l’orateur d’un large et franc sourire. Komingan Gnonwa calme et impassible avait la main gauche sous la tempe et la droite posée sur les genoux. Le roi, les yeux fermés, les mains au menton, savourait les performances éthiques et morales de son royaume.

Galvanisé par l’attention du Conseil, Adjiwanou continua.

« L’être humain a la possibilité d’expérimenter des émotions aussi valorisantes que dégradantes : la joie et la tristesse, l’amour et la haine, la sérénité et le doute. Un même message peut susciter le désespoir ou stimuler l’espoir qui décuple la volonté de vaincre tous les obstacles pour le meilleur. C’est là l’effet de la puissance des mots sur l’humain. L’essentiel c’est la conscience. C’est-à-dire apprendre à voir les choses avec le regard de l’esprit. Car, il faut le rappeler, nous avons été faits créateurs et juges de notre destinée. »

Il fit une pause et s’ajusta. Le silence des hauts dignitaires en dit long sur l’intérêt qu’ils accordent aux idées développées par le premier conseiller du roi.

« L’homme détient de grands réservoirs d’énergie. Même si par mégarde il arrivait qu’il chute, la réminiscence de son authenticité lui permettra de retrouver, tôt ou tard, le bon réflexe et les meilleures stratégies pour se relever et continuer la route de la plus belle manière. L’arbre abattu, s’il n’est pas dessouché, repousse toujours de ses racines nombreuses et profondes. Et c’est pourquoi je suggère que l’autorité des parents et des instructeurs à l’école de la vie, soient le rempart qui préserve l’enfant d’éventuelles fascinations et errances. Se considérer comme partie intégrante d’un ensemble cohérent et homogène, inspire à travailler pour la structuration et la cohésion du groupe. Il est de notre devoir d’impulser l’élan et de promouvoir une pédagogie de dialogue et d’exemplarité. A ce titre, puisse chacun prendre le temps de s’écouter en vue d’offrir une meilleure disponibilité d’écoute, de compréhension et de conseils. Dans l’espace et le temps, la vérité ne se meut pas. Ceux qui la recherchent, de détour en détour, finissent toujours par la retrouver en place, inamovible pour un avenir radieux. Ne transigeons point. Restons fermes dans l’effort et l’engagement en évitant la dispersion. La chaleur de la lumière dissipe toujours le froid de l’obscurité.»

Le premier conseiller remercia le roi et ses collègues et regagna sa place, satisfait et apaisé.

On entendit un léger chuchotement dans la salle. Les arguments développés par Akogan sont justes, pertinents et convaincants. Chacun entrevoit sa part de responsabilité dans l’arrimage comme dans le naufrage collectif.

Le roi, serein, interrogea du regard les trois autres dignitaires. Komingan Gnonwa demanda à prendre la parole. Le roi la lui accorda dans un élégant geste de main, assorti d’un sourire encourageant.

Gnonwa est l’incarnation de la discrétion et de l’humilité. Pour lui, le silence est une forme d’expression dense et insaisissable où se conjuguent pensées et idées d’une intense fréquence vibratoire. C’est la raison qu’en certaines circonstances, il vaudrait mieux se taire. Si le vieil homme se décida à parler, c’est que le sujet le préoccupe et mérite de bénéficier de ses avis et conseils.

Il se leva et entra d’un pas léger dans le centre du hall. S’inclinant avec aisance malgré l’âge, il salua le roi et les dignitaires. Son accoutrement jonché de perles et de cauris lui donnait une certaine gravité qu’il émoussa d’un sourire naïf d’enfant.

D’une voix ferme d’assurance, il entreprit l’habillage de ses idées.

« La beauté de demain est redevable aux œuvres du passé et du présent. Certes ! Mais il arrive parfois que le cours normal des choses connaisse une toute autre déviation que celle prévue et attendue. En fait, la réalité suggère de nouvelles idées, l’idée guide la pratique, la pratique jauge l’idée. »

Vigan Akokpon acquiesça et poussa un soupir de satisfaction.

Accueillir les choses qui viennent et laisser partir celles qui s’en vont, sans grande résistance. Dans la conjugaison d’efforts pour avancer apparait toujours le génie créateur pour la conquête de nouveaux acquis. Le cours des évènements est une suite de recommencements qui suscite et autorise d’audacieux raccourcis aux hommes de foi.

Piqué au vif par un moustique, Vigan fut ramené de son évasion momentanée.

« L’acte réalisateur est le seul créateur par excellence, poursuit Gnonwa. Il est le résultat d’une conscience de gagnant. Nous devons susciter chez l’enfant la réflexion et l’action soutenues par un courage mental pour créer le merveilleux. L’impossible n’existe pas. Les situations qualifiées de difficiles ne sont qu’illusions. Les portes demeurent closes non pas parce qu’elles sont fermées mais simplement parce que personne n’ose les ouvrir. »

Le vieil homme, avare en paroles, voulait remercier l’assistance et retrouver sa place quand il fut soudain saisi par une nouvelle idée. Il enchaîna dans une volte-face spectaculaire pour son âge.

« L’indifférence est une impasse qui n’arrange personne. Laisser pourrir le désastre au profit du sauve-qui-peut, est de l’irresponsabilité, voire une démission. Nous ne pouvons réussir qu’en accoutumant l’enfant au respect strict des règles et principes de la tradition, sans laxisme ni faveur. C’est-à-dire savoir encourager les mérites et sanctionner les manquements sans état d’âme ; tout en évitant de jeter l’eau de bain avec l’enfant. Car si nous prenons l’habitude de tolérer de petits écarts, il est probable de s’attendre à de grands égarements auxquels l’enfant ne saurait résister.
Se valoriser, c’est faire preuve de maturité par la qualité et la finesse de ses réflexions couronnées d’actions génératrices de valeur-ajoutée. A cette fin, les moyens dont nous avons le plus besoin se résument en la qualité des ressources humaines. L’homme est le plus précieux héritage. L’enfant n’est-il pas le miroir de l’espérance ? Evidemment, il est la seule richesse viable. La particularité de notre peuple dans le concert des nations, comme le souhaite le roi, dépend de l’homme que nous aurions formé, modelé et édifié. La qualité l’emporte sur la quantité. L’enfant immergé dans les profondeurs de la tradition et imprégné des réalités endogènes, saura créer l’inédit, l’original, l’authentique. Toute approche de solution qui ne se fonde pas sur les lois universelles présentes dans nos us et coutumes, est altérée et imparfaite. D’où l’appropriation de notre culture et de notre spiritualité par la génération montante. Sans fausse modestie, seul l’enfant orienté vers le progrès et instruit dans la dynamique d’une conscience éclairée, est le gage du rayonnement de notre civilisation. »

Komingan Gnonwa, méditatif, les yeux perdus au loin, remercia le roi et regagna sa place.

L’approbation des dignitaires, appuyée de hochements de satisfaction, se lisait sur les visages.

Tangni Xwendomabou s’apprêtait à se lever en essayant d’ajuster son pagne quand habilement par des manèges dignes d’un professionnel de la danse de bambou, Vigan Akokpon la supplanta et se retrouva au centre du Conseil.

Tangni poussa un léger rire sarcastique et laissa faire. A quoi bon s’énerver pour si peu, se dit-elle pour se calmer.

Vigan, sourire aux lèvres, se soumet aux révérences et racla la gorge. Il prit un peu sur le temps pour retrouver l’équilibre et mettre de l’ordre dans ses idées.

« Majesté ! Honorables dignitaires !, commença t-il. L’inspiration, l’intelligence et le savoir-faire sont utiles pour créer d’adéquats outils susceptibles de faciliter l’existence. Tout se passe comme s’il existe une correspondance analogique entre le virtuel et le réel. Rappelez-vous qu’à notre dernière séance extraordinaire, le patriarche Houssou Gomada avait rappelé que les premiers progrès se retrouvent condensés dans les signes et symboles dont la clarté et l’éloquence dépassent de loin tout beau discours. Depuis lors, je réalise que la majorité côtoie au quotidien ces symboles sans se rendre compte de la qualité du message qu’ils véhiculent. »

C’est exact, reconnut Komingan Gnonwa. Le roi hocha vigoureusement la tête. On le vit murmurer quelques paroles inaudibles. Vigan Akokpon continua sans s’arrêter.

« C’est dans un homme autonome et confiant que l’esprit déploie de grandes ailes capables d’exalter la curiosité de recherche, le désir de création, la volonté d’innovation, l’engagement d’initiative et la joie de transformation. L’avenir prospère dont rêve le roi viendra de notre ouverture sur le monde. C’est-à-dire, lorsque nous serons à même de s’inspirer de notre patrimoine immatériel sans complexe et sans peur du regard de l’autre pour inventer, créer et entreprendre; rêver du merveilleux et mettre tout en œuvre pour sa réalisation ; explorer de nouvelles formes, un design inédit, une fantaisie osée ; exprimer des pensées qui élèvent et restaurent l’humain; composer de nouvelles sonorités, un rythme irrésistible, un chant qui fait vibrer. C’est cela le progrès et le développement ; l’authentique perle rare, fruit de l’héritage ancestral à révéler au monde. Mais, si nous laissons l’enfant s’embourber dans la misère spirituelle et la pauvreté mentale, il est fort probable qu’il patauge et tâtonne encore longtemps. Car il existe une tendance naturelle à déraper, lorsqu’il n’y a pas d’exemple ni de modèle à suivre. Rappelons-nous que lorsque l’homme plonge l’esprit dans la création et la production, il relève la pensée et les idées novatrices. Nous sommes dans la dynamique de l’éclosion d’une nouvelle conscience si nous y travaillons ardemment. Gare à nous si nous n’activons la flamme de l’espoir pour la faire briller au firmament ! »

Vigan respira profondément. Il remercia le roi et les hauts dignitaires avant de retourner à sa place.

Tous les regards sont à présent tournés vers le cinquième membre du Conseil, Tangni Xwendomabou. Que peut-elle dire de plus que ses prédécesseurs ? Ne vaudrait-il pas mieux pour elle de se taire ou de se contenter de l’éternel refrain souvent entendu dans les réunions, lorsque l’intervenant à court d’idées et sans cligner, lance : « mes préoccupations sont déjà prises en compte» pour ne plus rien dire et se murer dans un gai silence participatif ?

Compte tenu des pertinentes idées développées, les esprits non avertis pouvaient penser que les hommes ont fini d’explorer le sujet à l’ordre du jour. Cela a toujours été ainsi. La gent masculine, d’ordinaire prompte et très active, a la facilité d’atteindre rapidement la cible et de se l’approprier sans plus laisser de reste. Mais, c’est sans compter avec la puissance mentale et la profondeur de l’intuition de la femme qui sait aussi défendre ses idées et sa position.

Tangni Xwendomabou a compris qu’intervenir en dernière position est une opportunité dont elle tient à profiter au maximum. Sa stratégie, c’est d’aborder autrement le sujet en vue de fixer la dernière résonnance – la sienne – dans les esprits.

A la différence de ses prédécesseurs, elle se mit à genoux face au trône et détacha le foulard qui emprisonnait les touffes entremêlées de ses cheveux. D’une voix calme et apaisante, elle commença par une courte prière.

« J’implore Dieu et les divinités houéda de sanctifier mes pensées, mes idées et ma parole. Puissent les mânes des ancêtres disposer de mon mental et de ma mémoire à recevoir parfaitement leurs messages et m’inspirer à les rendre fidèlement dans l’ordre et l’harmonie. Ainsi soit-il ! »

Toujours en position d’humilité et de respect, elle prit appui sur les deux mains posées sur la natte, les yeux rivés sur le trône.

« Majesté, des interventions de mes prédécesseurs et de vos propos liminaires, j’ai noté l’urgence de renforcer le caractère de l’enfant. Cette démarche consiste, avec l’adhésion de ce dernier, à reformater son mental, raviver sa sensibilité, fouetter ses attitudes et amplifier ses aptitudes pour la conquête de ses plus beaux atouts. Aucune contrainte extérieure n’est en mesure de transformer conséquemment quelqu’un contre son gré. Le désir de s’améliorer est le début du changement. Cette décision est personnelle. Evitons l’erreur que nous commettons, régulièrement, d’empêcher l’enfant de concrétiser son rêve en continuant de décider à sa place. »

Les oreilles se redressèrent. Vigan Akopkon réajusta sa position et approuva l’argument d’un sourire candide.

« Tu as raison, Tangni, admit-il. La contrainte ne mène qu’à des solutions imposées et précaires. J’expérimente cette vérité au quotidien avec les équipes de jeunes et surtout avec mes propres enfants. »

« Améliorer le caractère est une affaire de volonté, continua-t-elle. On progresse parce que l’on veut. Plus le désir est grand, mieux on se donne de la peine et plus grande est la joie de satisfaction. En d’autres termes, la passion de résoudre l’équation, offre le pouvoir d’avoir la solution. Cet engouement se trouve en chacun sans exception. L’énergie capable de dompter les obstacles dépend de l’intensité de la volonté, de la force du caractère et de la maturité mentale. Elle déborde chez ceux qui, dans la foi, s’exercent à se renforcer sciemment sans se laisser distraire. Ceux-là se cultivent au quotidien en apprenant à maîtriser leurs pulsions et émotions et à avancer inexorablement vers le but. Sans passion, il n’y a point d’énergie. La passion est le flux énergétique qui fait tourner le véhicule. En son absence, le moteur se plante. »

Un frisson parcourut le roi. Il se rectifia, les yeux saillants. Les hauts dignitaires se regardèrent surpris par la logique qui soutenait les idées développées. On n’entendit dans la salle que voler les mouches.

« Notre rôle est de pouvoir toucher du doigt le nœud du problème. Cela revient à chercher et à intervenir directement sur la cause profonde du déséquilibre et de la dysharmonie.»

Instinctivement, Tangni adopta une position de suppliques en faisant reposer son postérieur sur les talons. Le timbre de sa voix se fit emphatique.

« Je nous suggère une nouvelle stratégie comme approche de solutions pour susciter l’espérance dans les cœurs. Majesté, rien de beau, de grand et de durable ne peut être construit sur l’oubli et l’anéantissement du passé. La verdoyante espérance que nous appelons de tous nos vœux, s’enracine dans le passé, tout en prenant appui sur le présent. En ce sens qu’une conscience historique rétablit la dignité, le respect et la responsabilité sur tous les plans. Comme l’ont souligné avant moi mes prédécesseurs, la plénitude culturelle ne peut que rendre un peuple plus apte à contribuer au progrès. Il est important d’observer que l’immatériel se manifeste dans le silence des signes et des symboles que nous côtoyons tous les jours. Les anciens ont laissé d’importants secrets transcrits en langages symboliques indéchiffrables aux jeunes peu avancés spirituellement. C’est le cas, par exemple, des vingt-deux scarifications houéda que nous portons indépendamment du sexe. Nos enfants sont marqués de cette prestigieuse symbolique identitaire sans bénéficier d’aucune explication plausible. Même à Kplongbassa, nous effleurons à peine le sujet. C’est une abomination de continuer de voir les enfants chanceler avec fébrilité et végéter dans le dénuement alors qu’ils sont porteurs de desseins divins pour de grandes réalisations et des bénédictions sans cesse renouvelées. »

L’assistance regarda hébétée Tangni dans son développement. Les plus érudits parmi eux savent en effet que les vingt deux scarifications houéda, sont à comprendre à travers la science du langage universel et non dans une langue construite par l’intellect.

Réalisant que le conseil la suivait avec intérêt, Tangni Xwendomabou, avançât, imperturbable, dans son développement.

« Majesté. Honorables hauts dignitaires. Nous vivons une époque où le jeune adulte doit se familiariser de plus en plus avec le monde dans sa globalité s’il veut être à la hauteur des nécessités contemporaines. Par conséquent, le partage des connaissances et leurs applications au quotidien constituent l’une des tâches qui incombent à notre temps et au proche avenir. Cette attitude exige une discipline énergique inlassablement poursuivie au risque d’être fragilisée. Heureusement pour nous Houéda, la voie à suivre pour cette quête de l’être a été balisée par nos pères. »

Après un court silence, elle continua, sûre d’elle et déterminée.

« Nos aïeux, dépositaires de sagesse et de science, ont pris sur eux la lourde décision d’inscrire directement sur des parties stratégiques de notre corps la vérité cosmique, immuable et mathématique pour nous rappeler notre identité et l’immense pouvoir que nous détenons. Par ces symboliques, ils nous font aussi savoir la relation d’amour, de fraternité et de tolérance que nous devons entretenir entre les uns et les autres.
Majesté, pour répondre efficacement à votre préoccupation, il nous revient aujourd’hui de lever un coin de voile sur ce legs en osant rompre le silence qui a maintenu jusque là l’enfant dans une prison soigneusement entretenue. »

L’assistance laissa échapper un soupir profond.

« Que pouvons-nous espérer de beau et de grand chez l’enfant quand on aura fini de détruire en lui la spontanéité de réflexion et d’imagination, la curiosité de découverte et de science et enfin la volonté de créativité et de progrès, pour lui proposer comme idéal l’accumulation de biens et de richesses matérielles par des manières les plus fétides ? De notre décision dépendent la réhabilitation de l’enfant et la valorisation de notre patrimoine identitaire, ô combien grand et prestigieux ! »

Tangni Xwendomabou sentit une vibration la secouer. Elle se tut et resta un moment dans le silence. Elle finit son intervention par une prière de remerciements.

« Je rends gloire à l’Esprit créateur,
Je rends grâce aux divinités houéda,
Je salue leur présence et leur dévouement,
Je loue la vie et l’ordre,
Puissent-ils toujours couler et régner à jamais.
Ainsi soit-il ! »

Elle baisa la terre, remit son foulard et rejoignit sa place toute en sueur. J’ai joué ma partition, se dit-elle, excitée, presqu’en extase. Komingan Gnonwa lui tapota l’épaule de par derrière pour la calmer et la féliciter de l’originalité de ses idées.

Le roi, serein, parut visiblement satisfait des arguments exposés par chacun des hauts dignitaires.

Gandigbé ! professa-t-il.

« Qui pourra étouffer la sonorité du gong dans un concert de percussions ? L’espérance est le gong jumelé de l’avenir qui résonne en cadence et annonce le verdoyant pâturage où la liberté de pensée et d’action se trouve dans les mains de la postérité. Prenons à la suite de nos pères, l’audace du meilleur en allant plus loin par le dialogue et la compréhension des mystères sacrés pour plus d’amour, d’œuvres et de services au bénéfice de la personne humaine ! »

8

Le chant de la vie

Sur l’initiative d’Akonakpo, Silofa et Homèdovò, un cercle de réflexion est créé et animé pour relancer, sur de nouvelles bases, les activités du royaume.

Ce matin, se tient une réunion sous le baobab, multi-centenaire. A l’ouverture, Akonakpo, le premier responsable, s’adresse solennellement aux participants.

« Chers frères ! Chers amis ! Je vous remercie d’avoir accepté vous rassembler sur cette place du baobab qui a vu naître nous tous ici présents. Nous sommes ici ce matin pour susciter en chacun l’engouement d’aller de l’avant. Le défi est grand. Il consiste à oser et à inventer l’avenir. L’effort à fournir est de s’éveiller à la réalité que la vie est conçue suivant la loi de l’amour et d’éviter, quelle qu’en soit la situation de s’en départir. La philosophie de non-violence, d’amour du prochain et le dialogue, loin d’être un symbole de faiblesse, est une force. La violence ne peut venir à bout de la violence, la prédation et la ruse. Au-delà de tout, l’amour est la plus grande force en harmonie avec l’univers. Plus il est désintéressé, plus extraordinaire est le pouvoir qui en découle. N’ayons pas peur. »

Applaudissements.

« Il est vrai que c’est par attachement aux principes de l’amour que nos pères se sont laissés flouer, détourner, dépouiller, voler, piller et spolier. Des milliers de nos frères, de gré ou de force, ont été capturés, kidnappés et emportés outre-mer. L’envahisseur, par la violence et la force militaire conquérante, aurait réussi à nous exterminer et supprimer notre royaume de la carte si la loi de l’amour n’était pas la plus forte. Heureusement, les valeurs ancestrales ont survécu à la barbarie civilisatrice. On peut tuer la chair mais pas les idées.

Il est temps que nous arrêtons de demeurer locataires bien que propriétaires. Le combat à mener pour dessaisir les usurpateurs ne nécessite pas l’utilisation de bombe atomique ni de missile à longue portée. Il est question plutôt de prendre appuie sur les valeurs et sagesses ancestrales, existentielles et universelles ; un fabuleux outil de développement individuel et collectif ; une riche source éducationnelle dont nous avons tort de nous en priver. »

Applaudissements

« Chers frères. Chers amis. Tant que nous ne saurons pas ce que nous attendons de nous-mêmes, nous serons toujours vulnérables. Soyons fiers de notre identité. Réfléchissons et innovons en puisant l’inspiration à la source authentique tout en évitant de nous disperser en vaines imitations. Mettons-nous à l’œuvre avec sérieux et efficacité. C’est de l’existant que nous sommes appelés à bâtir l’avenir. Inventons. Créons. Laissons agir notre imagination et réalisons avec conviction nos rêves. Rien n’est à jeter. Tout est objet de transformation. Cinq siècles d’un vaste système de prédation ne peuvent être balayés d’un seul coup du revers de la main. C’est pourquoi nous devons tirer grand profit du profond désastre laissé par les agissements du passé. Du moment où ces actes de barbaries n’ont posé aucun problème moral aux commanditaires, aucune gêne n’effleurera aussi notre esprit d’ouvrir les portes de nos hameaux et villages mutilés et razziés au monde entier en restituant à l’humanité la longue et pénible route du bétail humain. Au lieu de nous appesantir sur la tristesse, donnons-nous les moyens et la joie de transformer l’humiliation de nos frères déportés en ressources potentielles pour la reconstruction de notre royaume voire du continent, berceau de l’humanité. »

Applaudissements nourris.

« Ouvrons le cœur et le mental, jeunesse assoiffée de courage et de dignité. Ayons une vision élevée, identitaire et structurelle !

Laissons-nous entrer en-dessous de la face visible et superficielle des choses pour constater que tout apparait autrement. L’insignifiant prend de la valeur et devient capital. Les choses de moindre importance apparaissent comme essentielles dans la résolution des équations. La foi d’un lendemain meilleur génère la confiance d’où découlent le courage, l’endurance et l’audace de bâtir hardiment le présent.

Osons avoir confiance en nous et en nos capacités en tournant dos à la paresse, à l’égoïsme et à la cupidité. Mettons-nous à l’œuvre, dès à présent, avec finesse et soin, gage de passage du statut d’arides consommateurs aux fertilisants créateurs, inventeurs, innovateurs, producteurs et transformateurs.

C’est pourquoi nous devons avancer en rangs serrés en comptant, avant tout, sur nos propres forces. Car personne d’autre n’a intérêt à reprendre en main le chantier à notre place.

Sollicitons notre génie propre en faisant preuve d’initiative en vue de valoriser les dons de la nature. L’avenir appartient aux peuples qui s’investissent dans la recherche et la réhabilitation des enjeux culturels, donc technologiques. Il s’agira par conséquent de former et de promouvoir des cadres conscientisés et portés à revisiter les méandres de la tradition pour se ressourcer en mémoire scientifique. Notre rôle aujourd’hui c’est d’introduire la lumière sur nos trésors si longtemps cachés et d’enseigner à la postérité la richesse de notre patrimoine identitaire. L’inculturation comme base de notre système éducatif est la clé de l’indépendance et de la liberté. Ce n’est pas une course aux plus véloces. Il faudra simplement prendre conscience de l’intégrité de notre être spirituel pour s’éveiller tout entier. Alors nous allons nous dresser dans toute notre majesté véritable.»

Applaudissements nourris.

Chers frères. Chers camarades. Engageons-nous totalement, dès à présent, sans plus perdre de temps. Notre détermination de prendre désormais notre destin en main suscitera en nous la ferme volonté de faire les choses autrement et de réussir. Rappelez-vous que le pouvoir de décision engendre un torrent d’évènements qui déclenchent un nombre de faits imprévisibles, de rencontres et du soutien que personne n’oserait espérer en temps ordinaire.

Chers amis, osons le premier pas ! L’audace a du génie, de la puissance et de la magie !

Longue ovation.

Le diagnostic est fait. La seule solution possible, ici et maintenant, c’est l’action, la pro-activité. Pour plus d’impact, seules les actions inspirées sont salutaires. C’est pourquoi, il urge d’activer l’étincelle intérieure que de continuer par maudire la réalité ambiante. C’est drôle de constater à quel point il est simple pour nous de rejeter notre identité et notre culture et de nous demander ensuite les causes de notre vulnérabilité ?

Notre royaume, ce paradis que Dada Sègbo le Créateur nous a légué si riche et si prospère se trouve aujourd’hui dans le dénuement parce que nous nous sommes laissé conditionner, détourner, exploiter et aveugler. Il nous faut, maintenant, rompre les liens de l’emprisonnement spirituel, mental, moral et social qui nous maintiennent en étau, pour retrouver notre authenticité.

Peuple houéda, peuple noir, debout !

Longue ovation.

Toute l’assistance se lève.

Traversant le temps et l’espace, le règne du pouvoir de l’amour, dont le peuple houéda, au même titre que beaucoup d’autres, est partisan, demeure vivant et éternel dans nos cœurs pour un monde plus humain.

                                                      « Audace du meilleur »

Micheline Adjovi

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